Mécanique
Ondulatoire n'est pas un traité de physique quantique. Son auteur ne
recevra pas le Nobel à Stockholm l'an prochain. Ni aucune autre distinction
honorifique, d'ailleurs. Mécanique Ondulatoire est un roman, un premier
roman.Lorsqu'on sait les incertitudes qui gouvernent la destinée des
romanciers en herbe, on hésiterait à parier sur leurs chances
d'accéder un jour à la reconnaissance. Faibles tirages, mises
au pilon précoces... Peu de romanciers survivent à leur premier
effort. Et pourtant, bouleversant la frileuse production littéraire française,
voici un livre âpre, puissant, qu'Hemingway (entre autres...) aurait été
fier d'avoir écrit. Dellacqua manie la prose avec une grâce de
poète, le suspense meurtrier avec un sens de l'ellipse troublant.Au large
de Santo Antao, petite île de l'archipel du Cap-Vert, une corvette de
la marine militaire portugaise tente de débarquer trois hommes de la
PIDE, police politique, dans la baie de Tarrafal, en pleine tempête. La
scène d'ouverture du roman nous plonge avec délices dans l'univers
si particulier de Dellacqua, originaire de ces îles de l'Atlantique où
la nature dévoile sans relâche ses mille visages, de la paix absolue
à la violence inouïe. Le combat des marins contre les vagues, la
mortelle randonnée des policiers débarqués sur une plage
isolée du village par quelques kilomètres de récifs tranchants
et désertiques, nous offrent des pages profondément dérangeantes,
où sous la plume de l'auteur, la nature nous semble nimbée d'une
auréole de beauté insoutenable, telle qu'elle apparaît dans
les religions animistes.Les habitants de l'île, eux, sont maintenus par
la trinité de l'Eglise, de la Police Politique et de la Misère
Organisée dans un état de dénuement total. " Vieille
histoire, éternel cache-cache entre le mal déguisé en bien,
et le bien qui ne paie pas de mine... ". Dellacqua, en écrivain
véritable, ne juge pas ses personnages, ne se permet pas d'asséner
un message politique. Il présente simplement cette tranche du monde en
équilibre sur le fil du temps, et les mouvements parfois désordonnés
que s'imposent les hommes en croyant obéir à leurs pulsions intimes.
Hommes rendus sourds à la vie qui les entoure, murés dans leurs
citadelles de pouvoir, et qui n'entendent pas la mer qui les réclame,
et se chargera d'effacer leurs traces. Seuls survivront et prospéreront
les humbles. Ceux qui sans jamais oser espérer, ont continué malgré
tout à vivre en accord avec eux-mêmes : Joe Gurin, le forgeron,
Jorge, le jeune sacristain que le père Maretti compte dénoncer
aux policiers pour subversion communiste, et dont le seul crime est d'avoir
refusé de partager la couche de son tuteur ; Jacques, le plus pauvre
des hommes de l'île, qui couche la nuit sous une barque qui jamais ne
prendra la mer... et " le fou ", schizophrène émotionnel
qui fait l'amour avec les courants sous-marins et les odeurs apportées
par le vent du large, sorte de samouraï de la pêche sous-marine,
un personnage à la démesure en partie autobiographique derrière
lequel se cache le secret de Jacob Dellacqua: "Je suis un suicidaire...
qui accepte cinquante pour cent de risque... ". Mécanique Ondulatoire
est un livre magnifique comme les personnages de Dellacqua, un livre "
dont on n'ose espérer l'existence et dont la rencontre atteste le jugement
qu'on porte sur la vie".